Hold-up sur l’art commémoratif

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Hold-up sur l’art commémoratif

Jocelyn Valton

Interview par Emmanuelle Fickt

E. F. - Un étonnant pastiche de tableau (dont la reproduction figure ici p. 3) est à l’origine de cet entretien. Mais avant d’en parler dites-nous pourquoi avoir écrit il y a quelques années sur une exposition de Nicole Réache qui est, selon vos termes, hors du champ de l’art ?

J. V. – J’ai en effet toujours considéré que ce qu’elle produisait (bien pire que les aquarelles de Hitler qui n’a pas peint et encore moins exposé les chambres à gaz de Treblinka ou Auschwitz) avait très peu d’intérêt. Soyons clairs : dans le cas que nous évoquons, nous sommes bien dans un territoire hors de l’art. En revanche, je trouve pertinent d’analyser les mécanismes de cette exposition en tant que phénomène anachronique et surréaliste (dans le plus mauvais sens du terme) en pleine commémoration de l’abolition de l’esclavage. Le rôle joué par quelques ‘‘intellectuels’’ et des personnalités de tous horizons, signant le catalogue et pris dans les filets de cette manifestation clairement révisionniste, est tout aussi étonnant que l’absence de réaction du corps social.

Ces divers acteurs sont d’ailleurs bien plus à critiquer que N. Réache qui a su avec habileté, épingler dans son catalogue, jusqu’aux signatures d’anciens indépendantistes, d’artistes, d’écrivains et même d’historiens patentés ! Leur mutisme en dit long sur leur incapacité à articuler une pensée, même à posteriori, sur ce qu’on peut qualifier de véritable hold-up dont le butin n’est rien moins que notre capacité à appréhender le sens de l’art, de la mémoire et de l’histoire dans notre société postcoloniale. Car enfin, toute exposition est discours. Elle s’adresse à un public ciblé (ce public était en l’occurrence invité à « partager des moments de nostalgie »), ce discours est diversement médiatisé : communiqués de presse, carton d’invitation, catalogue d’exposition, articles de presse … Or ce discours a été validé, plébiscité, par ceux-là même qu’il stigmatisait.

E. F. – A force, ne faites-vous pas la promotion de Madame Réache ? Un seul article n’aurait-il pas suffit ?

J. V. – Depuis onze années que dure cette « affaire » au parfum de scandale, j’ai eu le temps de me poser cette question. Sachant que toute position critique revendique une part importante de ce qu’on peut appeler « subjectivité argumentée », ma posture habituelle est de ne pas écrire à propos de ce qui ne présente pas d’intérêt. Je déroge à la règle car je considère que ce qui nous a été donné à voir est durablement toxique. Une nature toxique à tous les niveaux : l’exposition elle-même, la date commémorative choisie pour l’organiser, le catalogue et la nature de ses textes, le consensus qui les entoure puis la commande publique qui en découle.

Il faut ajouter à cela le nombre (80 signataires) et la visibilité des personnalités ayant écrit dans ce catalogue. Des gens comme l’écrivain Ernest Pépin. Le « chantre de la créolité » est déjà à l’époque, directeur des affaires culturelles du Conseil Général. Ou bien encore Gisèle Pineau autre romancière à succès. Danielle Bégot, historienne qui fait autorité à l’Université Antilles Guyane (UAG) comme spécialiste des questions de l’esclavage et qui a formé à ce titre, des générations d’historiens. Durant ses conférences auxquelles j’ai pu assister, elle manipule et commente une grande quantité d’images. Elle a donc coutume d’en faire la lecture. Nelly Schmidt du CNRS, autre historienne spécialiste de l’esclavage, avec diverses publications à son actif. Claudette Francius-Figuière, conseiller régional à l’époque et encore aujourd’hui. Elle a donc voté pour l’acquisition de cette commande publique. Amédée Huygues-Despointes un des plus riches békés de l’île, aujourd’hui décédé et dont la compagne Marie Abraham, une Française, ancienne journaliste, a été le nègre pour l’occasion. Henri PetitJean-Roget ancien conservateur des musées Edgar Clair et Schœlcher, désormais à la retraite. Félix Proto, qui fut président du Conseil Régional de Guadeloupe avant cette commande publique passée sous la mandature de Lucette Michaux-Chevry. Pierre Reinette, chef des services et personnalité influente du Conseil Général encore en exercice. Brigitte Touzeau, directrice du Centre Rémy Nainsouta et des bibliothèques de Pointe-à-Pitre. Absente du catalogue, Sylvie Tersen, à l’époque conservatrice du musée Saint-John Perse et promue depuis à un poste de responsabilités aux Affaires culturelles du Conseil Régional. Elle tenterait, encore aujourd’hui, d’imposer la présence de Nicole Réache dans un projet de livre sur la peinture en Guadeloupe commandé par le Conseil Régional avec l’essayiste et universitaire Roger Toumson comme chef d’orchestre.

Peu de gens savent que lors de la publication du 1er article, Réache était en passe d’obtenir, via L’ICFC (Institut de Coopération Franco Caraïbe dont le président Max Vincent a signé le catalogue), une commande pour une peinture à offrir à la République d’Haïti, dans le cadre d’échanges officiels ! La Guadeloupe se serait alors couverte de ridicule. Suite à cet article, la commande à été annulée et un autre artiste a été choisi pour représenter notre pays. Il y a aussi l’attitude des artistes qui ne s’expriment pas sur le sujet. Certains d’entre eux étant signataires du catalogue : Joël Nankin, très populaire dans l’île, Christian Bracy, et Lucien Léogane. On a déjà vu des artistes de la génération suivante accepter d’exposer leurs travaux aux côtés des siens. Le monde de l’art se trouve ainsi éclaboussé.

Enfin la date symbolique à l’occasion de laquelle l’exposition a eu lieu sous le titre Mémorielles, jette le discrédit sur les manifestations officielles du cent cinquantenaire, et invalide en quelque sorte, tout le processus de réhabilitation de notre mémoire collective jusqu’à ce jour. J’ajouterai : tant que ne seront pas retirés de manière publique les panneaux peints de l’hémicycle du Conseil Régional !

E. F. – Avec un rapport de force qui ne semble pas en votre faveur, quel enseignement tirez-vous de cette affaire ?

J. V. – Un nombre grandissant de gens est informé en Guadeloupe, dans la Caraïbe, en France et à l’étranger. L’Internet permet de prendre à contre-pied l’ancienne toute puissance de la presse traditionnelle et la confiscation de l’information.

La posture adoptée est en accord avec ma vision de ce que peut être une part de l’action de critique d’art dans un petit ‘‘pays’’ de la Caraïbe. A près de 7000 km de distance, nous dépendons politiquement et économiquement de la France dont nous sommes un département depuis 1946. Une situation complexe, unique au monde, qui nous demande de trouver des réponses inédites afin d’exister dans la famille des Hommes. Exister par nous-mêmes, librement. La culture est un des champs de bataille, un des enjeux. C’est pourquoi, dès ma première contribution dans la revue Recherches en Esthétique, j’ai fait le choix de travailler sur l’art envisagé dans le contexte de cette région du monde.

Nous sommes un jeune ‘‘pays’’. Plus de 300 ans sous les fers, un siècle et demi de liberté. En l’absence de traditions artistiques, il y a un gros travail pédagogique à faire auprès des différents publics, sans compter les machines aliénantes contre lesquelles il faut lutter. Une de ces machines, l’Education Nationale, a fait quelques progrès, mais le chantier est énorme. S’il ne s’agit pas de tout rejeter en bloc, il faut agir et penser, travailler ensemble à changer ce qui doit l’être.

Observons ce qui se passe en Guadeloupe avec Nicole Réache à la lumière de l’exposition de clichés du photographe André Zucca montrant Paris sous l’occupation allemande. «Les Parisiens sous l’Occupation» à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris a fait l’objet d’une vive polémique dans la presse française en avril 20081. L’institution s’est vue reprocher de ne pas avoir pris soin d’informer le public sur le contexte dans lequel ces photographies avaient été prises par Zucca, mort en 1973, et connu pour faits de collaboration avec l’occupant nazi.

Dans une démocratie digne de ce nom, les débats contradictoires permettent à l’opinion publique d’émerger pour l’édification des citoyens. Dans ce département français (mais les règles varient au gré des circonstances), on est souvent face à un déficit de démocratie. Partie à la plage avec certains pouvoirs, politiques ou financiers, que ça arrange bien. Je considère ces articles, comme une sorte de travail sériel. Pour faire tomber les murs, il n’y a d’autre posture valable que celle de l’entêtement. Ce qui a été entrepris ne devrait d’ailleurs pas interpeller uniquement les acteurs en Guadeloupe. Car tout ceci, par les pirouettes de l’histoire, se passe ‘‘en France’’. Il faudrait donc s’interroger sur ce silence au-delà des frontières de l’île… Non ? Pour la santé de la démocratie, notre entreprise est donc condamnée au succès.

E. F. – Certains comme Ernest Pépin avancent que vous forcez un peu le trait. On rapporte que les politiques, Victorin Lurel par exemple, ne seraient pas en mesure de traiter cette question car ils ne sont pas spécialistes. Que leur répondez-vous ?

J.V. – Nous y voilà. Je ne voudrais pas reprendre tout ce que j’ai déjà maintes fois argumenté dans les articles précédents. Peut-être faut-il procéder autrement.

D’abord dire que le cas de l’écrivain Ernest Pépin est emblématique du niveau de cécité de la caste politico intellectuelle actuellement au pouvoir. Alors que la Guadeloupe est secouée par une révolte sociale de grande ampleur menée par le LKP, il confesse lui-même son absence de vision dans un courrier qu’il m’adresse le 30 janvier 2009.2 Etrange réponse privée à une question rendue publique pour ouvrir le débat démocratique. Que le Directeur des Affaires Culturelles au Conseil Général s’explique publiquement pour sa contribution au catalogue de l’exposition de madame Réache, qu’il donne clairement sa position concernant les propos révisionnistes contenus dans ce catalogue et qu’il agisse pour que les peintures de l’hémicycle du Conseil Régional soient enlevées. Voilà ce que les citoyens sont en droit d’attendre.

Peut-être faut-il maintenant faire une démonstration par l’image et laver à l’eau de piment les yeux de ceux qui disent ne pas voir. Après quoi, nous pourrons sans doute espérer qu’il n’en restera plus aucun pour prétendre ne pas avoir compris de quoi il est question depuis 11 ans.

Nicole Réache : « Zélina Esclave n° 5212 » ; « Sarah Déportée n° 3945 – Arbeit Macht Frei /

fév. 97 Le travail rend libre »

Le premier tableau, à gauche, est commenté par Ernest Pépin dans le catalogue de l’exposition du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Nicole Réache promue peintre officiel, reçoit une commande publique, payée avec des fonds publics, pour orner l’hémicycle du Conseil Régional de la Guadeloupe de sept panneaux peints de grande dimension.

Imaginons maintenant qu’un ‘‘peintre’’ X ait eu l’idée de peindre cette autre image (à droite) et qu’il l’exposât à Jérusalem lors de Yom HaShoa l’anniversaire de la libération des prisonniers Juifs des camps nazis. Imaginons aussi que l’auteur d’une telle peinture reçoive les honneurs d’une commande publique de l’Etat d’Israël pour orner le siège de la Knesset (le Parlement israélien). Non seulement c’est impensable, tout simplement inconcevable, mais si quelques personnalités politiques et quelques fonctionnaires venaient à perdre la tête, atteints par quelque foudroyante épidémie de sénilité, cela provoquerait à coup sûr une crise politique grave et un tollé national en Israël avant qu’il ne soit d’envergure mondiale !

En Guadeloupe, et pour une affaire qui concerne une institution de la République, tous les responsables de la culture et les politiques, qui devraient en principe agir selon ses valeurs et pour les citoyens, demeurent étonnement aphones. Les artistes s’en accommodant pour rester dans les bonnes grâces du pouvoir (les commandes publiques seraient à ce prix) et les intellectuels du cru, qui appellent pourtant à l’émergence d’une société civile, restent comme les tombes…3 Mais dans une société où règne corruption et aliénation sous les formes les plus diverses (une équipe de foot vedette s’appelle encore aujourd’hui La Gauloise, probablement en l’honneur des ‘‘nos ancêtres’’ !), ce serait pure utopie d’espérer que les artistes soient assis sur l’unique branche de la vertu ou que l’art soit le territoire de Candide. On assiste donc à une farce tragique qui condense le pire de ‘‘l’art’’ instrumentalisé par les politiques, ce qui ne peut conduire notre petit milieu de l’art qu’au cannibalisme. Se joue là, sous nos yeux englués, l’esthétisation mortifère de l’idéologie et de la politique néocoloniale aux Antilles. Atavisme d’un monde de pestilence qui ne veut pas mourir. Le saviez-vous ? le « Nouveau Monde » reste encore à inventer…

Guadeloupe, 27 Mai 2009

Emmanuelle Fickt © Jocelyn Valton
Critique d’Art – AICA
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Gwadloup an Kè an Nou

Post-scriptum : Enseignant à mes côtés à l’école d’art du Lamentin au milieu de la décennie 90, Cyril Serva professeur de philosophie dont je salue ici la mémoire, arriva un jour au milieu des professeurs réunis, me priant de lui donner souvent matière à se brouiller avec d’autres de ses amis, ce qui venait tout juste de se produire alors qu’il faisait cause commune avec le contenu de mon premier article sur cette affaire. Serva appelait de ses vœux une « société civile » et parlait avec conviction du « sens du pays ».

1 – Voir édito n° 234 d’André Rouillé sur le site paris-art.com du 24 avril 2008 :

http://www.paris-art.com/art/a_editos/d_edito/Andre_Rouille_L-Occupation-enchantee-235.html

et l’article sur de Rue89 :

http://www.rue89.com/oelpv/quand-paris-rend-hommage-a-andre-zucca-photographe-collabo

2 – Ernest Pépin : « Je dois reconnaître qu’après voir vu à la télévision Elie Domota, j’ai été impressionné par la maîtrise qu’il avait (comme les autres membres du collectif) des dossiers qu’il présentait et je dois surtout reconnaître que je ne connaissais rien du travail des syndicats et encore rien des « pwofitasyons » que subissaient la Guadeloupe. […] Je ne percevais que le nombre des grèves sans connaître l’intensité des problèmes réels. Comme bon nombre de Guadeloupéens, j’ai pris conscience du fait qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume pour reprendre une expression connue. […]

Maintenant, j’en viens aux tableaux de Mme Gerville-Réache. Il est vrai que j’ai accepté de mettre un texte dans le catalogue de son exposition. Je l’ai fait plus par amitié que pour d’autres raisons. Il m’arrive souvent de faire des préfaces en pensant soutenir tel ou tel artiste. Geste imprudent, inconséquent ! Peut-être ! Je ferai attention la prochaine fois ! Cependant, puisqu’il est question de mon poste de Directeur des Affaires Culturelles, j’ai soumis à la Commission, l’acquisition des œuvres de nombreux peintres guadeloupéens et parmi celles –là, je n’ai jamais proposé l’acquisition d’œuvres du peintre incriminé. Les œuvres se trouvent au Conseil Régional. Parler de « bénédiction zélée », me semble exagéré. Toutefois, je comprends le message. C’est vrai « un intellectuel doit tenter de faire ce qu’il dit ». Je me promets à moi-même, à partir de l’examen de conscience, déclenché par les nombreuses attaques que je reçois, de faire preuve de vigilance à ce sujet. […]

A côté de cela, il y a bien sûr des lacunes et des erreurs. Mais on ne peut pas dire que je sois un « ennemi » de la Guadeloupe et de ses artistes.

Je suis attristé de me voir traiter comme cela !

[…]

Je ne me considère pas comme votre « ennemi », ni même comme votre « adversaire » et je tire les leçons des reproches qui me sont faits même si, parfois, ils me semblent exagérés. J’espère sincèrement que dans la Guadeloupe future que NOUS appelons de nos vœux, le droit de s’exprimer sera préservé. Personnellement, je suis partisan d’une Guadeloupe autonome. Je crois sincèrement qu’elle aura besoin de tous ses fils.

Je vous prie de recevoir l’expression de ma solidarité. »

Ernest Pépin

Extraits d’une lettre que E. Pépin m’a adressée le 30/01/2009 en réponse à la publication de mon article : « Guadeloupe : un peuple qu’il faut entendre - voir – respecter ». Jamais il ne donna aucune réponse publique.

3 – Pour ceux qui osent encore à ce stade parler de ‘‘liberté de l’artiste’’, j’ajoute la contribution de Fred Berrut aux côtés d’Ernest Pépin dans le même catalogue. Il commente ainsi un tableau représentant un couple de colons sur un quai des Antilles au XVIIIe siècle  : « Ces bonnes gens (à qui l’on attribue lors des anniversaires des génocides et des crimes contre l’humanité) sont là bien dans la réalité de l’époque, des colons, des commerçants, des aventuriers, des missionnaires qui ont eu leur part de tempêtes, de naufrages, de fièvres, de cataclysmes, poussés jusque là par la naissance, la fatalité la déchéance, ou attirés par ce qui fait qu’une civilisation progresse… L’espoir de construire des lendemains meilleurs. 22 avril 1998 »

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