
Par Jacques Leenhardt
C’est une galerie de portraits que propose Ernest Breleur aux cimaises des Filles du Calvaire. Une suite de portraits comme une mémoire inquiète, sans cesse en train de se réorganiser et de reconstruire ses images mentales, comme s’il fallait à tout moment refaire le point, savoir où l’on en est par rapport à des repères. La mémoire est un effort toujours recommencé.

-gauche: Oeuvre de Ernest Breleur à T&T Art Contemporain, Guadeloupe.
- Ces « portraits sans visage » sont comme des ombres qui nous hantent, des corps traversés par une lumière irréelle, et la technique du collage, qui s’appellerait plus proprement « agrafage », compose des semi-hallucinations. Une bonne partie de l’effet d’étrangement qu’ils produisent tient au fait que le matériau de base est tout à fait singulier : des films radiographiques. Après avoir été longtemps un excellent peintre trouvant son chemin entre figuration et abstraction dans des matières toujours riches, Breleur a abandonné le support toilé et les flatteries de la couleur pour l’usage de grandes plaques radiographiques qu’il découpe et dont il réassemble les morceaux.
Parfois, cette chirurgie aux ciseaux produit comme de longs dépliés qu’il suspend et qui se tordent en tombant comme des bandes de Möbius, donnant forme à des corps irréels. C’est alors un théâtre d’ombres qui occupe l’espace, la réunion improbable de zombis qui pendent à la manière de grandes marionnettes dégingandées. Ces figures de la mythologie vaudou incarnent les morts-vivants, des ancêtres fâchés d’être entrés dans le monde de l’oubli et qui reviennent, tels des remords, inquiéter les vivants. Ce sont les occupants intempestifs de notre mémoire.
Les portraits sans ressemblance utilisent la même technique du découpage et le même support radiographique. Les fragments sont ensuite agrafés, créant ici ou là des effets de volume, qu’agrémentent des découpes d’images en couleur tirées de magazines laissant surgir parfois un œil qui nous fixe comme un regard d’outre-tombe.
Leur nom générique, Portrait sans visage, renvoie à leur défaut d’identité. On savait déjà que le destin de Marilyn avait été de ne pas s’appartenir vraiment. Star de papier glacé et de pellicule cinématographique, son image restait bien éloignée de ce corps dont elle ne savait elle-même plus que faire et qu’elle élimina pour en finir vraiment. D’avoir été figée dans ce statut d’icône par les portraits d’Andy Warhol, elle est devenue ce que son destin de star exigeait : une pure apparition lumineuse, un effet d’optique tiré de la nuit. C’est à ce moment crépusculaire que Breleur saisit son image. La découpe colorée de sa chevelure devient alors une sorte d’auréole au cœur de laquelle vient se construire, ou se déconstruire, une évocation de visage. La récurrence d’un profil de mâchoire capté par rayons X et judicieusement utilisée donne à cette série un aspect « vanité », qui contraste avec les évocations pulpeuses qu’inspirait la star dans l’imaginaire public. Le procédé de l’agrafage des morceaux composant l’image, dans sa brutalité, renforce le côté chirurgical de ce théâtre d’ombres recousues.
Nombre de ces portraits renvoient à ce qu’on pourrait appeler des images résiduelles qui font signe à l’artiste du fond de sa mémoire. Ces images obsédantes refusent de passer, n’acceptent pas leur destin d’image qui est de s’effacer, poussées par d’autres qui les chassent de notre mémoire. Barthe parlait de ces images qui poignent, qui réveillent et interrogent notre satiété visuelle.
Breleur met en marche ce processus avec cette photographie, Offensive du Têt, où l’on voyait, au temps de la guerre du Vietnam, une gamine tout en flammes courant sous le napalm. C’est peut-être moins l’image elle-même qui refuse de s’effacer que ce qu’elle rappelle et désigne, l’histoire dont elle est porteuse, avec ses 7 millions de tonnes de bombes. D’autant que l’éloignement apparent de cette guerre ne fait que redoubler l’horreur que nous éprouvons face à de nouveaux massacres qui nous sont contemporains, comme s’il s’agissait d’un rituel morbide et intemporel. L’artiste, qui ne parvient pas à les oublier, les place dans une sorte de polyptique où les corps brûlés sont accompagnés de trois « portraits sans visages » et d’un texte. Du fond de l’histoire, ces visages défigurés redeviennent des figures qui nous dévisagent. Le dispositif, qui articule textes, photographies et bas-reliefs radiographiques, accentue le poids symbolique de cette icône tragique.
Dans le même registre, Le Cambodge sous Pol Pot présente une énigmatique figure aux mille yeux brûlants de la violence des Khmers rouges. C’est à peine un visage mais sans doute une tête de Méduse, faite de millions d’ossements et de saignées à vif. Breleur donne corps à cette Gorgone assoiffée de sang grâce à un éclairage par diodes qui fait rugir ce sang mauvais et fascinant.
Mais qu’est-ce donc qui nous cache le visage de l’homme ? La guerre, sans doute, comme on vient de la voir, mais aussi les innombrables solitudes que crée la misère. Pour approcher cette réalité si pauvre en mots et si banale en images, Breleur s’en est allé parler à ceux que le système politico-économique pousse hors de la vie sociale. Ceux-là aussi ont perdu ce visage humain et rassurant. L’anonymat qui les engloutit jaillit comme une douleur sur leurs portraits incertains d’appartenir encore à l’espèce humaine. L’intérieur de leur chair s’étale comme une gamme de gris. Si l’on regarde bien le portrait sans visage de Gérard, un de ces délaissés avec qui l’artiste a parlé, on entend sa voix silencieuse qui dit : « Je vis au jour le jour, au jour le jour ; le problème c’est la journée, demain on verra. »
« Le regard du peintre se pose sur le visage comme une main brutale qui froisse le visage de l’autre », disait Kundera en parlant des portraits de Francis Bacon. L’art de Breleur fréquente les mêmes violences et les mêmes abîmes. Toutefois, par rapport à l’expressionnisme du peintre anglais, sa technique est d’une sobriété minimaliste. Georges Grosz l’avait expérimentée dans ses dessins de la période dada. C’est comme si la violence du procédé était seule garante de la possibilité de dire encore quelque chose de proprement humain. Paradoxe qui travaille jusqu’aux figures dont l’artiste voudrait sans doute évoquer des aspects plus positifs. C’est le cas du « portrait sans visage » du Capitaine Nicolas, héros de la révolte caraïbe contre le colon blanc de Martinique. Mais Nicolas n’est pas Toussaint Louverture, il périra sous les balles françaises dans une bataille sans lendemain. Héros malheureux d’une révolte du XVIIe siècle, Nicolas hante la mémoire martiniquaise et la féconde. C’est sans doute pourquoi Ernest Breleur trouve ici des recours esthétiques différents, qui soulignent son identité menacée d’oubli. On voit son chef ceint d’un éventail de plumes taillé dans le bleu, qui lui fait comme une auréole qui le place dans un Panthéon mythique. Pour une fois, Breleur a abandonné le seul matériau photographique : il a collé deux plumes ayant appartenu à quelque oiseau du ciel libre, qui font une tache rouge, comme une blessure et un espoir aussi.